Article interessant paru dans LE MONDE  le 25.09.02
Un insecte américain menace gravement le maïs européen
Débarquée en 1990 à l'aéroport de Belgrade en provenance des Etats-Unis, "Diabrotica virgifera" n'a cessé de progresser sur le Vieux Continent. Certains craignent que ce coléoptère ne serve de prétexte à l'introduction de nouvelles variétés de maïs transgénique qui lui résistent.
"Nous en sommes malheureusement déjà au stade où l'on ne pourra pas l'éradiquer." Sylvie Derridj, spécialiste de Diabrotica virgifera, redoute que ce coléoptère originaire du Mexique ne s'installe durablement en Europe après avoir ravagé le maïs américain.
Chercheuse au laboratoire phytopharmacie et médiation chimique de l'INRA à Versailles, elle est l'une des rares en France à travailler sur la lutte contre cet insecte, une chrysomèle, qui après s'être attaqué aux cucurbitacées s'est peu à peu transformé en ravageur du maïs dans la Corn Belt nord-américaine. La lutte contre ce nuisible et les pertes de rendement qu'il occasionne (jusqu'à 80 % dans certaines parcelles) coûtent entre 650 millions et 1 milliard de dollars par an.

MOBILISATION TARDIVE
La diabrotica est un voyageur forcené. En Europe, elle a été repérée pour la première fois aux abords de l'aéroport de Belgrade en 1992, près d'un hangar où étaient nettoyés des avions de chasse américains. Elle s'y était installée, semble-t-il, deux ans plus tôt. Sa progression a depuis été inexorable : Hongrie et Croatie en 1995, Roumanie en 1996, Bosnie en 1997, Bulgarie, Monténégro et Italie en 1998, Slovaquie et Suisse en 2000, Ukraine en 2001, Autriche en août 2002. C'est à cette même date que les premières chrysomèles ont été repérées en France, autour des aéroports de Roissy, d'Orly et du Bourget, où des pièges à phéromones (molécules chimiques de reconnaissance sexuelle) avaient été installés pour attirer les mâles. Depuis lors, des mesures d'éradication ont été décidées.

Mais la mobilisation arrive bien tard. Le piégeage d'adultes en grand nombre – jusqu'à 135 adultes sur un seul piège à Roissy, alors que leur zone d'attraction ne dépasse pas 10 mètres de diamètre – laisse supposer que l'infestation est déjà bien avancée. Et les traitements chimiques déployés en urgence ne toucheront pas dans le sol les œufs et les larves qui doivent éclore au printemps.

Pour Sylvie Derridj, les quelque 300 pièges déployés depuis cette année (contre une quinzaine auparavant) ne permettent pas de saisir l'ampleur véritable de l'invasion. "Il faut en mettre dans toutes les régions productrices de maïs, recommande-t-elle, mais aussi dans les autres cultures." On suppose que la diabrotica peut emprunter les moyens de transport – elle a aussi été repérée aux abords d'aéroports en Italie et en Suisse –, ce qui lui permet de faire des sauts géographiques importants, ce dont certains s'étonnent. De toutes façons, elle progresse naturellement sur des fronts de 20 à 40 km par an. Elle est peut-être, sans qu'on le sache, déjà en Beauce. Faute de pièges sur place, difficile de le savoir. Si l'on se réfère à l'exemple américain, la lutte s'annonce difficile. La diabrotica n'a vraiment pris son essor que depuis cinquante ans, avec le développement de la monoculture du maïs. Les agriculteurs américains l'ont d'abord combattue avec des insecticides, mais des résistances sont apparues, nécessitant des produits toujours plus puissants, persistant dans le sol où ils sont censés détruire les larves. Une parade plus "écologique" a conduit à procéder à des rotations de cultures, notamment avec le soja, afin que les larves ne retrouvent pas leur moyen de subsistance – les racines du maïs – et meurent de faim à peine écloses.

Mais le comportement de la diabrotica complique les opérations de lutte. Certaines femelles pondent en effet leurs œufs dans le champ de soja à l'automne, afin que leur descendance naisse dans un champ de maïs l'année suivante. D'autres pondent des œufs dont la diapause, c'est-à-dire le temps de sommeil, peut durer deux ou plusieurs hivers, ce qui permet aux larves d'éclore sur un champ à nouveau ensemencé en maïs. Les agriculteurs ont donc dû en revenir à la lutte chimique.

Un programme de recherche européen centré sur les méthodes "douces" de lutte contre la diabrotica n'est guère plus encourageant. Des essais de rotation conduits en Hongrie ont montré que l'insecte était capable de pondre ailleurs que dans le maïs. Des analyses génétiques devraient déterminer d'ici à la fin octobre si cette variété est la même que celle qui, apparue dans l'Illinois en 1987, se joue des rotations. On ne sait pas encore si les insectes piégés en France sont du même type, avertit Sylvie Derridj.

LA SUSPICION DES ANTI-OGM

La recherche de prédateurs naturels en Europe n'a rien donné. Une équipe suisse a découvert au Mexique un parasite des larves. Mais avant d'introduire ce moyen de lutte biologique, il faudra s'assurer qu'il ne risque pas de s'attaquer à d'autres coléoptères, ce qui peut prendre plusieurs années. Des tests de "désorientation" des femelles ont été menés en Hongrie, où des phéromones et des chéromones (substances tirées des plantes) ont été pulvérisées sur les champs de maïs afin de diminuer les accouplements. Il est cependant trop tôt pour savoir si c'est efficace.

Pour Sylvie Derridj, qui ne pense pas que le génie génétique soit la panacée, la lutte devra combiner plusieurs méthodes. Mais, déjà, les firmes Monsanto et Pioneer développent des maïs transgéniques sur lesquels a été greffé un insecticide tiré de Bacillus thuringiensis qui les rend résistants à la diabrotica. Aux Etats-Unis, un dossier d'autorisation de commercialisation du maïs MON 863 est en cours. En France, Monsanto avait cité la diabrotica lors d'une demande d'essai adressée à la commission du génie biomoléculaire en 1999, de même que Pioneer, qui a procédé à des essais dans plusieurs communes de Charente et de Haute-Garonne en 2000 et 2001.

Pour le Criigen, une association de lutte contre les OGM présidée par Corinne Lepage, cette rapidité de réaction des grandes firmes internationales est suspecte. Le président de son conseil scientifique, Gilles-Eric Séralini, s'était déjà interrogé dans son livre OGM, le vrai débat (Flammarion, 2000) sur la coïncidence entre l'arrivée de la diabrotica dans les bagages d'une armée en campagne et la proposition de solutions OGM pour contrer le ravageur. Et de dénoncer "une politique qui consisterait à introduire les OGM par une sorte de chantage écologique dont il faudrait enquêter sur les origines". Il évoque, mais sans les produire, des éléments susceptibles de fonder ses soupçons.

Du côté des industriels, on récuse ces hypothèses. La diabrotica est un fléau aux Etats-Unis depuis des décennies et l'adaptation des variétés transgéniques susceptibles de lui résister peut être relativement rapide, avance-t-on chez Monsanto, où aucun projet d'adaptation de ce type n'est cependant à l'étude, en raison du moratoire européen sur les OGM. Mais la diabrotica, prévient le Criigen, ne doit pas servir de cheval de Troie pour faire lever ce moratoire.
Hervé Morin

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Un indésirable très voyageur
Les réseaux de surveillance européens ont dès l'origine concentré leurs efforts de vigilance sur les aéroports. Après celui de Belgrade, où il a fait sa première apparition, c'est autour des aéroports que l'insecte a été détecté, aussi bien en Suisse qu'en Italie, et désormais en France. Aux Etats-Unis, en revanche, sa progression (jusqu'à 140 km par an) s'est faite de proche en proche sans qu'un exemple de transport par avion ait pu être observé. Pourquoi cette différence de dispersion? Difficile de l'établir, en raison du trop faible nombre de pièges installés pour capturer l'insecte qui ont pu induire des effets de loupe. L'étude génétique des populations de diabroticas permettra peut-être de reconstituer l'histoire de cette invasion et de dire si elle a été fortuite ou non..

Chrysomela Diabrotica, tel est le nom de ce petit colléoptère, venu des Amériques par avion,comme en son temps le doryfore. C'est une apparition de la monoculture comme tant d'autres. Avec une facilité déconcertante de mutation, elle se joue de tous les traitements. Il n'y a qu'en France que l'on est encore sûr de pouvoir l'éradiquer...Pour cela, on est prêt à empoisonner la nature et ses hôtes, nous.
Nous disons, NON: Il y en a marre de tous ces apprentis sorciers qui nous ont offert tout un bouquet de "nouveautés technologiques".
Il n'y a qu'une solution: Une agriculture saine qui respecte la nature dont nous faisons tous partie. Nous empoisonnons l'air, le sol et l'eau au nom de profits, mais qu'allons-nous léguer aux générations futures ? La Nature a toujours le dernier mot, avec ou sans nous...Il faut que les scientifiques et les agriculteurs aient la clairvoyance de leur intérêt à long terme, c'est urgent..